Google+ Article deux: Agrippa D'Aubigné: Les Tragiques

samedi 17 janvier 2015

Agrippa D'Aubigné: Les Tragiques

En publiant, Les Tragiques, en 1616, Agrippa D’Aubigné donne à voir le tableau d’une France déchirée par les Guerres de Religion et dénonce les malheurs infligés aux Protestants.


Dans une France chrétienne, au XVIème siècle, lorsque le pouvoir monarchique s’affaiblit, les querelles religieuses prolifèrent au sein de la population et conduisent aux massacres. Au XVIIème, lorsque le pouvoir monarchique s’affirme et prend sa forme la plus absolue, il redevient, après une parenthèse réglementée par l’Edit de Nantes, intolérant en matière religieuse et lance des «dragonnades», contre ceux qui ne respectent pas le culte officiel. Cela conduit à la fuite hors du royaume de milliers de personnes. A chaque fois, la situation du royaume s’en trouve affaiblie moralement, économiquement, diplomatiquement. 



Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson (1) l’usage ;
Ce voleur acharné, cet Esau malheureux (2),
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que (3), pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n’en a plus d’envie.
Mais son Jacob, pressé (4) d’avoir jeûné meshui (5),
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui (6),
A la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l’autre un combat dont le champ (7) est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés (8) ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble (9),
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait (10) si furieux
Que d'un gauche malheur (11) ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée (12), en sa douleur plus forte (13),
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins, tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
Quand, pressant à son sein d’une amour (14) maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle (15),
Elle veut le sauver, l'autre qui n’est pas las (16)
Viole (17), en poursuivant, l’asile de ses bras.
Adonc (18) se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois (19) de sa propre ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons (20), ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or, vivez de venin, sanglante géniture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! »


Agrippa D'Aubigné, Les Tragiques (Misères, vers 97 à 130), 1616. 





1- Besson : jumeau.
2- Malheureux : maudit.
3- Si que : si bien que.
4- Pressé : accablé.
5- Meshui : aujourd’hui.
6- Son ennui : sa douleur.
7- Le champ : le champ de bataille.
8- Les pleurs réchauffés : les pleurs qui redoublent.
9- Leur poison les trouble : le «poison» de la colère les égare.
10- Fait : devient.
11- Un gauche malheur : un crime qui fait craindre un grand malheur, de graves conséquences.
12- Éplorée : en pleurs.
13- En sa douleur plus forte : en sa douleur la plus forte.
14- Amour est alors souvent féminin.
15- La juste querelle : la juste cause.
16- Las : fatigué.
17- « violer » : « agir contre ce que l’on doit respecter » ou « profaner un lieu sacré ».
18- Adonc : alors.
19- Abois : à la chasse, c’est le moment où la bête poursuivie est entourée par la meute de chiens qui aboient.
20- Félons : le félon est celui qui offense son seigneur, se montre déloyal envers de lui.



Saint Barthélémy



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire